Droit de regards – 1985

Du 1er au 9 juin 1985 – Place Saint-Pierre, Besançon

Partenaires : Galerie municipale de l’Hôtel de Ville
Mission d’action culturelle (Ministère de la Culture)

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Droit de regard – mai 1985

Dans la nuit, toutes les fenêtres étaient noires et tous les regards étaient clairs.
C’était le regard des enfants et de tous ceux qui étaient allés avec confiance vers ce jeune homme qui leur demandait leur image et qui la lui avaient donnée sans inquiétude.

Et la jeune tête blonde, auréolée de lumière au milieu de la façade de l’Hôtel de Ville illuminait la place Saint-Pierre comme l’ange qui annonce la venue de l’enfant Jésus.

Nul voyeurisme dans cette représentation du corps où la nudité du jeune homme révèle la parole inscrite sur le ruban qui enveloppe la main droite en de mystérieux signes qui sont autant d’idéogrammes et de petites clefs qui ouvrent les portes successives jusqu’à celle du Paradis perdu confiée à Saint-Pierre.

Il est là devant l’église de Pierre

Archange, ange noir, Thot vicaire de Ré ou l’Hermès tétramorphe ?
Anima maudit. Réminiscence.
A ses pieds, des petites pyramides, car la parole est d’avant le temps.

« Il est trop beau. C’est certainement un démon », dit la jeune femme.
Jésus aussi était ce jeune homme qui aimait les parfums, l’encens et la myrrhe.
Et celui-là qui est le fils de Dieu se laissa oindre les pieds par Marie « d’un parfum d’un nard pur qui était d’un grand prix ».
« Pourquoi tout cet argent dépensé. Cela coûte cher, qui paiera ? » dit l’homme.
L’autre homme dit : « Pourquoi n’a-t-ton pas vendu ce parfum trois cent deniers pour le donner aux pauvres ? »
Bientôt il fut condamné car il était prodigue, car il aimait aimer.

J’ouvre très grand les yeux. Je veux endormir la malveillance. Je veux croire à l’amour. Je veux croire en la figure charismatique.

Ce soir-là, il faisait doux.
La place était silencieuse malgré l’élévation des images par les grandes nacelles mécaniques et la lente montée majestueuse forçait au recueillement.

Toutes les fenêtres étaient noires.
Peu à peu, entre les fenêtres rayonnaient les visages. Et soudain s’ouvrit s’ouvrit une fenêtre. Et dans l’encadrement de la fenêtre, une vieille dame aux cheveux gris pencha la tête et regarda avec étonnement… Et au milieu de tous ces visages parfaitement présents, la petite tête vivante de la vieille dame tremblait comme l’image fugitive de la vie.
« Droit de Regard » dit Gilles.
« J’ai peur de la violence » dit la jeune fille.
« Regardes avec les yeux de ces enfants » dit la messagère qui porte l’enfant.
« Alors ils passeront sans violence à travers la représentation qui dérange et bouleverse ».

Ainsi dit celle qui veut croire.

Claudie Floutier – 31 mai 1985

… une bordée de regards sans un bruit de tonnerre, sans une menace. Les deux murs sont les flancs de vaisseaux de hauts bords, éclaircis par cent ouvertures : les visages et les regards qu’on reconnaît pour les avoir croisés sous la neige, cheveux battus par le vent, étincelle de glace sous la paupière ou hâle bleu sombre sur fond de ciel rouge, saturé de soleil, yeux tout sourires… Les regards innombrables de ceux qui se sont proposés surgissent des murs et remémorent les coups d’œil au ras des paupières, les quelques secondes qui ont été les tentations à vaincre. Les regards offerts aux regards et qui s’ouvrent en brèche dans la muraille de nos illusions. Comment se défendre contre ce qui ne se dérobe plus, ne marque plus hésitation ni doute ? Est-ce qu’on résiste à ce qui est sans défense ? Une bordée de regards à la conquête des idées prisonnières , a éclairé l’espace trop connu où la fontaine se jette encore, où l’église faisait front. Car dans la lumière et nos décombres, un homme se lève. Il entraine en surgissant, les couleurs et les moirures subtiles de la matrice qu’il vient de quitter. Les liquides des profondeurs sont bien les plus beaux quand ils ruissellent à la lumière. Celui qui vient d’émerger dans les lumières est posé sur des pieds de statue. Son bras-refuge console et guérit. Il a le regard appuyé de ceux qui ont vu un autre langage.
Le regard de l’autre vers lequel le chemin est si long et enrichissant. Il tient contre lui une pièce d’étoffe marquée du graphisme d’une civilisation inconnue, disparue, et qui voile son corps. Derrière lui, l’église se fait temple. Elle abrite, comme le sphynx qui protégerait l’élu entre ses pattes. Cent visages les regardent.
Un ballet s’est instauré, il a désorganisé les conduits habituels des passants qui filaient vers la fin. Ils oublient de passer. Les regards sont offerts aux regards, aux réflexions, aux doigts qui se pointent et ils ne s’en offusquent nullement. Alors, on se laisse aller. On les scrute, on cherche où l’on a pu croiser celui-là qui avait déjà fait son chemin sans que l’on s’en aperçoive. On se montre l’ami repéré, et par lequel on est présent parmi les cent. Les cambrures s’accentuent, les échines se font souples. Ils sont jacasseurs et désignent les têtes, ou campés, posément comme de sages, une jambe fléchie, le crâne dégarni, seuls et graves. Ils regardent en passant, trébuchant au bord de l’eau, ou tout petit, sur son vélo, sourcils froncés, en long travelling, glissement crépitant de roue-libre. Il est ce chauffeur de bus qui tâche d’en voir le plus possible avant que ses passagers ne s’aperçoivent que devant, la rue est libre. Ils vont chercher, derrière la chair transparente, le paysage coloré que suggèrent comme une aura les bouts de ciel au bord des tempes. Deux yeux convaincants viennent flasher sur la table, au centre d ‘une discussion de terrasse. Ils ont traversé sans se troubler le jet de la fontaine. Un essaim de regards s’est pris dans les lunettes noires…

Pierre-Yves Mathieu – 1er juin 1985

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Presse

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